Nouvelles de Flandre

Le français, notre langue

Notre Académie est l'institution qui réalise le mieux, qui symbolise le mieux la communauté française de Belgique, sans majuscule à communauté, et cela depuis près de quatre-vingts ans, donc bien avant que les avatars de la politique amènent à créer une Communauté française de Belgique, avec majuscule. Notre Académie a réuni un Gantois installé dans le Midi de la France, Maeterlinck; une Flamande installée à Bruxelles, Suzanne Lilar; une Flamande restée à Anvers, Marie Gevers; un Liégeois aussi international dans son inspiration que dans ses domiciles, Georges Simenon; des Wallons engagés dans la défense de la Wallonie, Jules Destrée, Charles Plisnier et Marcel Thiry; un Bruxellois émigré en Australie, Simon Leys; et cetera.

La langue française est le lien. Cela ne s'oppose pas aux dialectes de Wallonie, nos statuts le prévoient explicitement: un siège est réservé à un écrivain d'expression wallonne, pour le moment le poète hennuyer Willy Bal, et les dialectologues ont figuré dès les origines dans la section de philologie à côté des médiévistes et des historiens de la littérature. Nos publications montrent la même ouverture. L'ouverture est plus grande encore, puisque l'Académie s'élargit à la francophonie universelle, comme j'ai eu l'occasion de le souligner souvent.

En tant que politique, la dénomination Communauté française de Belgique a suscité des critiques: on a rappelé ces jours-ci que le président d'une république voisine croyait qu'il s'agissait des Français installés en Belgique. On met en avant aujourd'hui Communauté Wallonie-Bruxelles, ce qui n'est pas aussi ambigu, mais n'est pas sans inconvénients non plus: le statut de Bruxelles est complexe; le nom Wallonie n'est pas très connu à l'étranger, même en France; il y a d'autres francophones en Belgique (...).

Mon but est de montrer que le français est notre langue, en soulignant à la fois le possessif et le substantif, et cela depuis très longtemps. (...)

On sait que le latin s'est répandu dans l'Empire romain, aux dépens des langues locales, comme le gaulois en Gaule, c'est-à-dire chez nous. Les invasions germaniques ont réduit cette zone: telle est l'origine de la frontière linguistique qui traverse notre pays au nord et à l'est.

Là où le latin a résisté, le latin parlé s'est développé spontanément sous la forme d'une poussière de patois, non sans avoir, dans l'ancienne Gaule, absorbé certains éléments apportés par les envahisseurs germains et, auparavant, conservé des restes des parlers gaulois qui avaient été évincés peu à peu.

Le latin était demeuré la langue de la communication écrite. Mais, sur ce plan, assez tôt s'est fait sentir le besoin d'une autre langue commune, plus proche du vécu des gens. Dès qu'apparaissent des textes, dans ce qui est aujourd'hui la Belgique, ils n'ont pas comme fondement véritable les parlers locaux, wallons ou picards ou lorrains, mais doivent être appelés français, les éléments qu'ils empruntent aux parlers locaux y étant minoritaires. Sans parler de certains documents antérieurs dont la localisation n'est pas facile, on peut dire que la situation que je viens de décrire sommairement est manifestement réalisée à la fin du XIIe siècle. Nos provinces romanes font donc partie de la première francophonie depuis huit siècles au moins, bien avant les provinces méridiona-les de la France politique d'aujourd'hui, le domaine d'oc.

La situation de la Wallonie ne diffère pas de ce qu'on observe dans les provinces septentrionales de la France, qui forment avec la Wallonie le domaine d'oïl. Le français est notre langue, au même titre que celle des habitants d'Arras, de Rouen, de Dijon, voire de Paris ...

Mais, chose remarquable, chez nous cela est sans rapport avec une quelconque puissance politique des rois de France. En effet, des principautés médiévales couvrant le territoire qu'on appelle aujourd'hui Belgique, seul est vassal du roi de France le comté de Flandre, dont la majeure partie est de dialecte flamand. Tout le reste, Hainaut, comté de Namur, Brabant, principauté de Liège, Luxembourg, ressortit au Saint Empire de la nation germanique. Et pourtant, dans la partie romane, le français y est choisi comme langue écrite, littéraire et administrative. Symbole éloquent: la première charte datée en langue d'oïl est une convention signée en 1194 entre de petits seigneurs et un bourg modeste, Chièvres, dans notre Hainaut.

Petit seigneur, bourg modeste. L'objet des chartes suivantes est de portée moins haute encore: à Tournai, en 1206, c'est le rachat d'une rente sur un immeuble; à Liège, en 1236, il s'agit de la part qui revient à l'église Saint-Lambert dans des dîmes perçues dans deux villages du Brabant wallon. Les documents émanant du prince-évêque de Liège, des comtes de Hainaut, etc. continuaient d'être en latin, et pendant longtemps encore.

Les textes littéraires qui apparaissent chez nous vers la même époque sont en majorité d'inspiration religieuse: poèmes moraux, traductions de sermons, adaptation de vies de saints, poésies pour béguines, etc. Alors que le latin restait la langue de la théologie, l'édification des fidèles ordinaires exigeait des textes plus accessibles.

Autre document, le médicinaire liégeois que Jean Haust a mis au jour. Ce n'est pas un traité savant, mais un recueil de recettes: contre les maux de dents ou de tête, contre la stérilité ou l'impuissance, ou même comment interpréter les rêves ou comment connaître les pensées secrètes des femmes. Je précise la dernière recette : il faut mettre une queue d'écureuil entre les seins de la femme endormie, et celle-ci révèlera tous ses secrets. L'écureuil est désigné par le mot spiruel, ancêtre évident du mot wallon spirou. La langue de ces textes est composite: majoritairement française, mais le parler local y laisse des traces, dans le vocabulaire, la phonétique, la morphologie. En quelque sorte, le lecteur pouvait lire dans son dialecte ce qui était écrit en français. Autrement dit, il pouvait considérer que le français était la forme écrite de son parler local et quotidien.

Ces observations montrent combien est doublement injustifiée la formule que l'on entend souvent: la politique centralisatrice du roi de France aurait imposé le français dans tout le royaume.

D'une part, le recours au français résulte de considérations plus terre à terre, d'un besoin plus spontané, ne mettant pas en cause les grands de ce monde. Pour répandre largement la doctrine et la morale chrétiennes, pour donner des conseils pratiques concernant la vie de tous les jours, pour régler des affaires mettant en cause les bourgeois d'une petite ville ou des particuliers, pour divertir les gens, il était nécessaire d'utiliser un langage que le public moyen comprenait plus aisément que le latin. C'est donc sans pression officielle, librement, que nos ancêtres ont adopté le français, du moins la minorité qui savait lire et écrire.

D'autre part, pour ce qui concerne la Belgique, nous sommes en dehors de la zone d'action du roi de France, comme je l'ai dit.

Identifiant - comme la plupart des Français - la France et le français, les spécialistes de la langue à la fois voyaient comme pour ainsi dire intemporelles les frontières de la France moderne et tenaient peu compte de ce qui s'était passé au-delà, voire en deçà. Ils faisaient le raisonnement suivant: puisque le pouvoir politique est la cause du rayonnement du français, celui-ci avait nécessairement son lieu d'origine dans le domaine essentiel du roi, c'est-à-dire l'Ile-de-France, la région parisienne. Tous les manuels enseignaient que le parler de cette région, baptisé le francien par les érudits il y a environ un siècle, est la source du français commun.

On en est beaucoup moins sûr aujourd'hui. Le français est d'abord attesté ailleurs qu'en Île-de-France. Dans la littérature, les premiers textes nettement localisables ont été écrits en Angleterre, en Normandie, en Picardie, en Champagne, etc.; il faudra attendre le Roman de la Rose, en plein milieu du XIIIe siècle, pour trouver une contribution originaire de la région qui est censée avoir donné naissance au français. La première charte parisienne en langue vulgaire date de 1254, soixante ans après celle de Chièvres. Le francien du XIIe siècle est une pure hypothèse.

D'où viendrait alors le français? Son statut primitif de langue écrite explique qu'il soit fondé sur l'écriture du latin, si présent alors, et qu'il manifeste une assez grande indépendance à l'égard des dialectes dans ce qu'ils ont en propre.

Je résume les développements ultérieurs.

D'une part, cette langue écrite s'épure progressivementde ce qu'elle gardait des parlers locaux, notamment dans la graphie, pour devenir à peu près semblable dans les diverses régions; le modèle central, disons pour simplifier le modèle parisien, s'il n'a pas joué pour l'origine, l'a fait pour l'évolution.

D'autre part, le français langue écrite, langue officielle nous l'avons vu, devient peu à peu aussi langue parlée, et langue parlée de tous en Wallonie, moyen de communication indispensable entre un Tournaisien et un Liégeois ou une Liégeoise.

Certains rêvent de fabriquer un wallon nouveau qui servirait de langue commune et qui serait, lui, comme on dit aujourd'hui, endogène. Quel est le parler endogène semblable à Mouscron, à Malmedy et à Virton? Cette langue commune existe déjà: depuis huit cents ans, depuis mille ans peut-être, notre langue, c'est le français.

 

André GOOSSE
Secrétaire perpétuel de l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique.

Allocution du 27/9/99 à la «Tribune de l'Académie» (R.T.B.F. Musique 3, chaque dernier lundi du mois à 18h45).


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